La traversée

Depuis des mois qu’avec le grand père de Nico – dont nous savons qu’à 90 ans ce sera sans doute une des dernières fois – depuis toutes ces semaines à préparer notre voyage en Irlande ce n’est pas faute de nous l’être rabâché à l’envi, la semaine avant le départ, on fait calme.

Un beau vœu pieu, ne pas prendre la mer au taquet, sauf que le Sonar de Barcelone le week-end précédent, sauf que le foot six-deux, sauf que la fête de la musique vive la république, et par conséquent trois quatre heures de sommeil maxi les jours précédents font que nous nous retrouvons à bord sur les rotules, en manque évident de sommeil et en trop plein d’arrosages divers, les concerts, les buts, les soirées les plus longues de l’année.

Faire les courses en arrivant, remplir glacière et frigo, on pose le pied sur le bateau il est seize heures l’objectif est de larguer les amarres à dix-neuf, chacun prend sa mission en main en même temps que ses marques en oubliant les maux de crâne du réveil et les trains et les bagages et…

19h, on y est, c’est parti pour la traversée.

La première nuit, des quarts de deux heures, à deux, nous sommes quatre, la mer est calme, un peu de vent, on se met à la voile en alternance avec des petits coups de moteur pour recharger les batteries, les téléphones nous réveillent, le capitaine est sur tous les fronts, heureusement que sa vie de musicien nocturne lui fournit de bonnes habitudes, le sommeil volé entre deux avions et des nuits sans lune, ça le connaît.

Car si le soleil s’est couché tard, la lune elle, est totalement absente, un croissant comme un mince  filet blanc qu’on apercevra aux aurores noyé dans les pastels, rose, orange, bleu pâle.

En revanche il y a plein d’étoiles.

Pour Galud c’est le baptême du large, en guise de champagne il nous gratifie de quelques gerbes stomacales, son pied marin ne résiste pas au vent de face, ça clapote pas mal et même pour aller pisser, il faut avoir un bon sens de la danse.

Premier matin, émois du vide, au raz de Sein on franchit la ligne, le vent de nord-est fraîchit et les expressos à pompe du capitaine sont bienvenus pour affronter la journée.

La deuxième nuit le vent forcit, et tourne enfin, Olinda se met à galoper, huit, neuf nœuds, la crainte de devoir s’arrêter aux îles Scilly pour se ravitailler en gasoil s’estompe, tagada tagada rigole le capitaine qui règle ses voiles en souriant, nous gagnons du temps sur les prévisions, une dépression est annoncée au-dessus de la côte irlandaise, on devrait arriver à temps, juste avant.

Le corps réagit vite, étonnamment même, pendant cette seconde nuit où il faut aussi économiser les batteries plus personne n’a de téléphone, inutile aussi il n’y a plus de réseau, pour faire réveil, et je me sors des limbes comme une fleur à dix minutes de ma prise de quart, la machine se plie aux directives, dormir une heure, reprendre le guet, nous sommes très seuls y compris dans les endroits réputés bondés, un ou deux cargos pas plus qu’il faut éviter, on est dans la nuit noire et courte largués pour de vrai.

Le vent tombe comme le ciel s’allume, on passe au moteur et le capitaine n’a pas mâché des heures durant toutes les options dans son bain Ipad à la main, on change de cap pour ne pas risquer de se prendre les orages, traversée écourtée le canon tant attendu se rapproche, la bouteille de bulles est au frais l’agneau mijote, les sourires racontent que nous verrons bientôt la terre, dans quelques heures à peine, et c’est un sentiment étrange, oscillant entre un soulagement légitime, tout s’est bien passé, et une mélancolie de cette course effectuée ensemble qui va finir, où on pense à se sourire quand on émerge les yeux épais pour sortir équipés, notre cabine avant rendue inaccessible par le roulis c’est dans le carré sous une couvrante qu’on se régénère, quelquefois on chante, on gueule, tout ce néant que nos âmes d’hommes se rassurent à remplir.

 

Ce sera donc Baltimore, et comme on se rapproche, que les reliefs se dessinent dans la pâleur des gris à l’horizon, monte une frénésie, pas uniquement celle de la Guiness et du match France-Equateur auquel on devrait pouvoir assister pile on time, c’est autre chose, de profondément marin, on se dit qu’on aurait pu encore et encore, on y est, dedans, dans ce face à face avec nous-mêmes, chacun, à des moments divers mais tous, mousquetaires provisoires, on a ce temps de la confrontation, quand plus rien ni personne n’est là pour nous distraire de qui nous sommes.

 

La baie, puis le ralenti, puis l’accostage au ponton à côté d’un splendide Moody 54, et la terre ferme qui accueille ma rencontre avec l’Irlande, un petit front de maisons colorées dont une d’un rose bien vif qui contraste avec sa voisine turquoise, un pub, deux, quatre, sept, le sol c’est son tour de tanguer du mal de terre.

We did it, on fait péter le bouchon ( Papillon, champagne rosé nature) , tout le monde montre ses dents, de joie cette fois, Baltimore nous voilà.

 

C’est à quelques poignées de miles des côtes que je me souviens, elle avait été envoyée en pension en été, ici en Irlande, pour l’éloigner de son fiancé, son père ayant décrété voyant ce grand échalas rouquin de presque deux mètres vouloir épouser sa fille adorée : moi vivant : jamais. C’est pour la rejoindre et l’enlever qu’il quitta Saint-Cloud en vespa pour la kidnapper, celui qui n’était qu’un jeune étudiant aux arts déco.

Il avait 19 ans, elle seize, la jeune fille couvée rencontrée à la piscine Molitor et son charming prince auraient ici leur destin scellé.

Sans savoir encore qu’ils seraient mes parents, one day.

 

 

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