Le boulet marin

Grandir sur un bateau, c’est se soumettre à de multiples règles, fais-pas ci mets-pas ça lève ton cul de là et puis s’en va, entre autres.

L’ « autres » étant relatif à toutes les questions de savoir-vivre, savoir-vivre ensemble, savoir vivre ensemble dans un espace réduit (sans possibilité de s’enfuir, ni débarquer les autres, ce qui créé LA différence avec le camping-car).

 

 

 

Qui navigue depuis l’enfance a donc forcément une enfilade de perles, moments mémorables où il a été de bon ton que les couteaux soient hors de portée, où de l’eau a coulé dans le vin en quantité industrielle, où en résumé, il a fallu Prendre sur soi.

 

 

 

Avec sans doute pour tous une étoile au centre du collier, la fois dont on se rappelle vraiment, parce que les autres se sont heureusement dissoutes dans ( le vin) les bons souvenirs, il n’y a pas de photo de Ce moment où la croisière ne s’amusait plus du tout, les témoins ont disparu, les autres c’était la famille et la famille même si ça s’éparpille, une fois revenue à terre et au calme, ça pardonne tout.

 

 

 

Mon étoile à moi, c’est dans les Lipari, dans les années 88-89, nous venons de nous prendre une drache sévère avant de nous réfugier au large de Porticello, le capitaine corse est d’une humeur de sanglier, l’équipage qui doit remettre le bateau en état grommelle en faisant le boulot, et nous les passagers passons le temps à grands coups de Scrabble en écoutant la météo qui n’annonce rien d’autre que vous en prenez jusqu’à nouvel ordre, c’est à dire Quand ? On ne sait pas.

 

 

 

Le compagnon de ma mère est à cette époque un être irascible, assez imbu de sa personne, qui ne tolère pas grand chose hormis lui même et les mondanités, la perspective d’être enfermé on board sans pouvoir débarquer le met d’humeur ronchon, soit, en plus il se prend deux trois râteaux au jeu des lettres qui achèvent de creuser un rictus qui n’annonce rien de bon, je fais profil bas, tu, il, elle, l’amphore déborde de toute l’eau qu’on lui met dedans.

 

Mon compagnon à cette époque est photographe, il porte les cheveux longs, la mine sportive insolente de jeunesse, il a le pied marin, s’en fout comme de l’an 40 de perdre au Scrabble, déconne dès qu’il le peut pour détendre les uns et les autres, jusqu’au diner du soir, ça marche.

 

 

 

Car au dîner, le compagnon maternel étant dans la politique ça fait un sujet de moins, voilà que la discussion bascule sur le foot, dont ma mère se fout, dont je me fous, et mon compagnon aussi. Sauf qu’en plus, il le dit.

 

 

 

Et là, c’est le drame.

 

Le volcan dans la baie est calme, l’irruption a lieu dans le salon.

 

On ne prétend pas se branler du foot.

 

( Ah bon ?)

 

 

 

Les trois jours qui suivent sont à la hauteur de l’éruption, ils sont deux à vouloir quitter le radeau de la Méduse  chauffée à blanc, la lave suinte des yeux dès que les regards se croisent, il n’y aura pas de vainqueur sauf la bouteille de Whisky, avec moi qui suis sur des charbons ardents en permanence de peur qu’on en vienne aux mains comme ils ont failli, elle gagne son ticket rapidos pour le paradis.

 

 

 

Et puis le soleil est revenu, il y a eu Pompeï, le Figaro d’il y a cinq jours de nouveau à dispo, la magie est revenue tout autour, et contre fortune bon cœur, tout le monde s’est plus ou moins supporté jusqu’à la fin du séjour.

 

 

 

Tout ceci pour dire qu’à l’acquisition d’un bateau, sur lequel nous sommes toujours au moins six, il y a une part de risque consentie et mesurée autant que faire se peut.

 

Il y a des amis qu’on adore qui ne seront JAMAIS invités à bord.

 

Il y a ceux qui boiront trop un soir.

 

Ceux qui cachaient bien leur jeu.

 

On évalue, on fait le point, avant de lancer des invitations et qu’il soit trop tard.

 

 

 

Jusqu’à présent, hormis deux trois séances pas insurmontables mais bon, si on peut éviter, hein, nous avons pu considérer notre chance, ne pas s’être trop gourés dans nos pronostics, on ne peut pas dire sans un poil de malhonnêteté qu’on ne savait pas, untel on était prévenus, un autre a fait amende honorable, être casse-couilles ça arrive à tout le monde, surtout à douze grammes.

 

 

Jusqu’à ce week-end comme c’est dommage.

C’est simple, je n’ai jamais AUTANT fait le ménage du bateau. Non pas qu’il en ait eu plus besoin que d’habitude avec trois enfants deux jours en totale liberté à Hoëdic, les croissants tous les matins et trois femelles à cheveux longs, un chef à bord ( les chefs ça cuisine mais c’est nul en vaisselle, encore que celui-ci, j’ai eu plutôt de la chance, il sait aussi faire le plongeur ), des jambons ( homards ) et des araignées livrées au retour de pêche par le pêcheur lui-même coque contre coque la main dans le seau.

 

Non, j’ai fait le ménage parce que c’était ça OU le drame.

Drame de la bêtise + mauvaise éducation + n’en branle pas une ramée + névrose globale = plus UN cheveu, plus UNE miette, les salles d’eau tu lèches par terre et la vaisselle non non c’est bon je m’en occupe.

 

Me revient aussi une image d’un Tex Avery, un chien qui ne doit pas en réveiller un autre, qui lorsqu’il a mal, se précipite main collée sur la bouche, court le long de trois collines avant de pousser sa main et lâcher un énorme cri.

 

Pareil.

 

Sauf qu’il a fallu attendre dimanche soir passé minuit. Et que l’éternité dit Woody A, c’est long surtout vers la fin, je confirme, je n’ai jamais autant contenu ma respiration jusqu’à la descente du train.

 

( par égard pour un public sensible on taira le taux de grammage qu’il a fallu pour que restent beaux les plumages )(et parce qu’en vrai tout est bon dans le tire-bouchon ).

Alors : garder les bons moments.

Une session pétanque mémorable sur deux jours face à la Trinquette.

Une Jeanne qui nous enferme dans l’arrière-boutique pour m’offrir la photo de ce qu’elle a confectionné pendant ce si long hiver. Tricotémaintricotétrompe.

Des retrouvailles avec la tendresse des soirées d’été, quand il fait jour jusque 22h.

Des parenthèses douces avec les uns et les autres ( = Madame est partie se coucher ou fait encore la sieste ).

Des enfants le bonheur écrit sur le visage.

La prochaine c’est l’Irlande, et cette fois ci, pas de déconne sur l’équipage.

 

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