Faux-départ.

Ca fait pourtant un bail que l’on est sur le sujet.
Voiles neuves certes, mais aussi les fameux certificats médicaux obtenus à l’arrache à l’île aux moines, le docteur que je connais bien en profite pour me faire un petit bilan global désastreux, peu importe, j’ai le précieux sésame à la dernière minute c’est tout ce qui compte.

Nous devions être trois générations ( contre quatre il y a deux ans pour une petite course, de l’arrière grand-père Michel Holley au dernier mâle Ange ( 8 ans), quatre générations à régater c’est tout de même une chance inouïe dans les livres qui s’écrivent des histoires de famille en mer.

Las, cette année Michel voyant les prévisions météos n’annoncer que du gros temps ne se sent pas de prendre le départ, son cœur n’appréciera pas le coup de sang qui ne manquera pas de lui agiter le palpitant, il faut voir, c’est assez extraordinaire, le bleu de ses yeux s’allumer de la folle jeunesse chaque fois qu’il évoque la course, et définit avec son petit fils Nico les options de parcours à prendre, il a dans les veines le sang de la gagne, 90 printemps n’y changent rien à cette volonté absolue de laisser les autres derrière…

Nous sommes quatre, Alex le frère de Nico équipier idéal, ils ont tant évolué ensemble depuis leur prime enfance sur les Izenah successifs de leur grand-père qu’ils n’ont besoin que de peu de mots pour se transmettre les ordres et les exécuter, la complicité de leurs traits semblables se lit aussi dans leur façon d’aborder les manœuvres et de lire les vents, c’est un confort auquel je ne peux prétendre et c’est toujours fascinant de les regarder en osmose. Pierre est avec nous aussi, un gaillard de presque deux mètres à qui les mauvaises conditions attendues ne font pas peur, s’il est un peu moins pro que les deux frères il est néanmoins le bon équipier complémentaire, sa soif d’apprendre et sa force se conjuguent parfaitement avec l’expérience des deux dominants du cockpit.

Quant à moi comme toujours, élevée par un capitaine corse à caractère exécrable, je me réfugie pendant les manœuvres de port et les passages délicats, fort heureusement pour moi je bénéficie d’un estomac solide et d’une bonne oreille interne, même quand tout valse à l’intérieur du bateau, mes intestins eux, ne dansent pas la parisienne…

Nous sommes arrivés depuis Hoedic a la Trinité avec une mer moyenne, des paquets de mers qui salent les hommes et le tek, Nico est heureux de voir le bateau résister à de telles conditions, ça le rassure pour l’Irlande et le conforte dans son choix de voilure. Le contraste est saisissant, nous sommes passés du calme apaisé du caillou à la ruche des bateaux entassés pour la course, à couple en cinquième position, je remets de l’ordre à bord pendant que les hommes vont remplir les formalités, je m’amuse de distinguer en laissant trainer mon ouie fort fine ceux qui sont là réellement pour la gagne de ceux qui comme nous, sont venus avant tout pour prendre du plaisir à faire cette course qui est la plus grande et belle des courses amateurs.

Le soleil couchant signe une accalmie mensongère, tout le monde s’attend au coup de vent prévu depuis une semaine, le départ est annoncé depuis huit heures jusque dix pour le top, à huit heures trente, avec un vent fort et des grains rémanents nous larguons vers la bouée qui nous est réservée ( celle des grands formats de croisière) au milieu d’un capharnaüm monstre de coques, personne n’a échelonné, tout le monde bouge en même temps, ça vaut le coup d’œil même si sans surprise, à la VHF, on entend déjà parler de casse et d’abandons.

Le spectacle vaut pour lui seul, malgré les dégradés de gris, c’est unique de voir ainsi 517 bateaux s’élancer, qui tournoient comme des oiseaux de proie autour des bouées, attendant un signal qui ne vient pas au milieu de la houle et des rafales, je suis collée aux infos, les abandons s’accumulent, les réclamations aussi, soudain Nico gueule avant de le signaler immédiatement Un homme à la mer !!! juste devant nous, effectivement, j’aperçois la capuche fluo et le gilet dans le gris des flots agités cerclée de bouées oranges d’alerte, j’ai pris un cours d’homme à la mer il y a quelques jours, je ne pensais pas avoir l’opportunité de visualiser une démo in situ si vite, les bateaux à moteur tournoient autour de celui qui surnage, c’est un moment très intense, il y a la peur, l’espoir, le soulagement quand on le voit enfin hissé, on se met à sa place, à celle de ses équipiers, on imagine le froid et l’angoisse, on compatit, on se réchauffe comme on peut avec un thé.

Les sarcasmes de ce départ qui n’en finit pas de ne pas sonner résonnent dans la VHF, certains sont caustiques, d’autres un peu moins polis, un équipage au complet chante en se moquant, ça tourne à une drôle de farce et l’organisation en prend pour son grade.

Nous, ça nous laisse le temps de visualiser la suite probable, un passage de la pointe des poulains et de la teignouse dangereux, trop de mer pour trop de bateaux en même temps à tirer des bords pour remonter le courant, Nico pèse et évalue sans cesse, les gars sont trempés mais vaillants, pourtant, alors qu’on annonce enfin que c’est pour bientôt, Nico choisit de renoncer, pas la peine de s’infliger le risque d’une bataille qui pourrait nous coûter cher, tant en sécurité qu’en confort, il prend la VHH pour signaler notre forfait et si nous sommes tous un peu déçus, nous l’avons tant attendu, il souffle aussi un vent de réconfort quand au moteur, nous quittons la faune malmenée par une force 6 qui menace encore de forcir.

On rentre à l’île aux moines déclare Nico à l’organisation, oui, un peu tristes, mais avec la certitude qu’on y sera, et pas qu’un peu, l’année prochaine, pour le Tour de Belle-île 2015.

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